Ariane de Carheil, Emilie Carle, Hervé Blanc et Guillaume Bellicchi sont tous les quatre élèves directrices et directeurs d’hôpital à l’Ecole des hautes études en santé publique (EHESP). Ils ont fait le choix d’effectuer leur stage de direction en établissements publics de santé mentale (EPSM), respectivement au Centre Hospitalier Guillaume Régnier de Rennes, au Centre Hospitalier Montperrin d’Aix-en-Provence, au Centre Hospitalier du Vinatier à Bron et au Centre Hospitalier Sainte-Anne à Paris.

Témoignages croisés d’expériences qui permettent de mettre en lumière un champ de la santé publique souvent méconnu.

Tout d’abord, pourquoi avoir fait le choix de la santé mentale ?

Emilie : Je connaissais peu le milieu professionnel hospitalier mais la souffrance psychique est au troisième rang des maladies les plus fréquentes et pose des questions de santé publique à forts enjeux populationnels. Ce domaine soulève aussi d’importantes questions de société. Cet angle à la fois sanitaire et « citoyen » m’a immédiatement donné envie d’effectuer mon stage en milieu psychiatrique.

Ariane : Ayant une expérience professionnelle en tant qu’attachée d’administration hospitalière en CHU, j’ai saisi l’opportunité d’effectuer mon stage de direction en santé mentale afin de diversifier mes compétences et mes connaissances. Cette démarche me semblait incontournable dans le contexte de réformes actuel. En effet, en psychiatrie, les activités sanitaires, sociales et médico-sociales se complètent et le décloisonnement se vit au quotidien au bénéfice des usagers et de la fluidité de leurs parcours de soins et de vie.

Chapelle Vinatier1

Chapelle du Centre Hospitalier du Vinatier à Bron

Guillaume : C’est son rôle pionnier dans le domaine des pathologies du cerveau qui m’a incité à franchir le mur de l’hôpital Sainte-Anne. J’ai pu découvrir un hôpital aux pratiques de soins modernes et variées formant un plateau unique au cœur de Paris par son intégration de la psychiatrie et des neurosciences.

Hervé : Comme Ariane, je connais mieux les soins en MCO. Découvrir le Centre Hospitalier du Vinatier m’a permis de vraiment approfondir la prise en charge de la souffrance mentale  et notamment dans l’articulation avec certains projets médico-sociaux car l’établissement dispose d’une Maison d’accueil spécialisée (MAS). Il en est de même chez le sujet âgé, très en lien avec l’activité des EHPAD du territoire lyonnais.

Quelles sont, selon vous, les particularités du soin en santé mentale ?

Hervé : Une des spécificités du soin en santé mentale est indéniablement le soin sans consentement. Ce n’est pas qu’une question de pure technique juridique. Soigner une personne humaine sans son consentement nécessite une organisation ad hoc, jusqu’à l’architecture, la sécurisation de l’exercice des professionnels, les relations avec la justice. Et ce ne sont que des exemples parmi d’autres.

Guillaume : Ce qui m’a frappé, c’est le développement d’une offre de soins ambulatoires très importante. Par leurs structures extrahospitalières, prodiguant des soins au plus près du patient, les établissements publics de santé mentale me sont, de ce point de vue, apparus en avance sur leur temps.

cour d'honneur et chapelle CH G Régnier

Cour d’honneur du Centre hospitalier Guillaume Régnier à Rennes

Ariane : Les coopérations ne sont pas nouvelles en psychiatrie. Le soin est envisagé de manière très territorialisé. Le prochain pari consistera à moderniser la sectorisation en créant les conditions favorables au développement de projets dans le cadre des groupements hospitaliers de territoire (GHT) et surtout des communautés psychiatriques de territoire (CPT). En tout état de cause, exercer des responsabilités en établissement psychiatrique reste une formidable opportunité de développer de vraies compétences en matière de planification territoriale des soins.

Emilie : Pour ma part, j’ai été surprise par l’approche des soignants sur le soin. La grande majorité d’entre eux réfléchissent sur le sens de leur action qui est beaucoup moins normé qu’en MCO (médecine, chirurgie, obstétrique). En santé mentale, les pathologies induisent des soins basés sur la dynamique relationnelle et la continuité du lien avec les équipes pluri-professionnelles. Il s’agit d’une discipline transversale qui fonde son modèle sur une approche bio-psycho-sociale. Dès lors, le diagnostic médical à lui seul ne suffit pas à définir le besoin de prise en charge du patient et le soin ne peut se résumer à un strict protocole standardisé.

Certains ont à l’esprit l’image d’une psychiatrie asilaire. Au-delà de cette représentation, comment jugez-vous l’ouverture des établissements de santé mentale sur la vie de la cité ?

Hervé : L’ouverture du Vinatier sur la vie du territoire lyonnais m’a vraiment étonnée. A titre d’exemple, l’activité culturelle destinée aux patients comme aux Lyonnais est exceptionnellement riche. Le parc de 72 hectares, classé Natura 2000, accueille les familles et les joggeurs les samedis et dimanches. Une grande vente des produits du verger est organisée et réalisée par les patients. Dernier exemple : j’ai eu la responsabilité du dossier d’agrément de l’hôpital au Service civique qui sera l’occasion d’ouvrir encore plus l’hôpital à la vie citoyenne.

Ariane : Les partenariats liant l’hôpital avec les associations de patients me semblent plus approfondis qu’en MCO. Il existe un vrai rapport de confiance qui permet d’ailleurs des relais vers les dispositifs de droit commun ou adaptés dans le domaine du logement, de l’emploi, de l’activité, des loisirs et de la citoyenneté. Les travaux des Commissions des usagers – pour reprendre la dénomination de la dernière loi de santé – sont très riches en analyse, mais aussi en idées à concrétiser.

04072013-dsc_0002-modifier-version-2

Centre Hospitalier Sainte Anne à Paris

Emilie : En lien, je tiens à souligner notre rôle de dynamiseur de ces démarches. Les associations de patients, les attentes de la société en général, ne doivent pas être envisagées en termes de contrainte mais plutôt d’opportunités. Les décideurs hospitaliers doivent tout faire pour permettre aux patients et à leurs représentants d’être des acteurs majeurs, à part entière, de la vie des hôpitaux psychiatriques.

Comment voyez-vous l’avenir de l’offre de soins en santé mentale ?

Guillaume : Il s’agit désormais d’approfondir l’articulation entre le soin et la vie quotidienne des patients. La réflexion des établissements publics de santé mentale doit donc porter sur les innovations thérapeutiques à même d’améliorer le parcours patient. Cette approche est au cœur du projet médical du GHT Paris Psy auquel participe le Centre Hospitalier Sainte-Anne, désormais rassemblé dans une Direction commune avec l’Établissement Public de Santé Maison Blanche et le Groupe public de Santé Perray Vaucluse.

Ariane : L’offre de soin en santé mentale doit être envisagée dans une dimension large qui inclut le handicap psychique. Les projets et leur financement ne pourront et ne peuvent déjà plus être sériés selon leur dominante plus sociale, médico-sociale ou sanitaire. Du point de vue du patient qui est ou qui deviendra résident, l’hôpital doit être à l’écoute et s’adapter à ses besoins et son degré d’autonomie. La prise en charge de l’autisme constitue, à cet égard, un exemple particulièrement démonstratif.

Hervé : L’avenir c’est le réseautage. Les structures intra-hospitalières ne sont plus destinées à être, par défaut d’autres solutions, des lieux de vie. La médecine de 1er recours, le suivi psychiatrique extrahospitalier, l’accompagnement social et surtout médico-social doivent absolument coordonner leurs actions. Les systèmes d’information seront les supports de cette coordination mais les mentalités et les pratiques médicales constituent des freins encore importants sur ce volet. Notre rôle sera de donner confiance aux acteurs les uns envers les autres car l’hôpital reste le principal porteur des investissements de projets si importants.

Emilie : Ce qui est sûr, c’est que l’hôpital psychiatrique seul ne peut rien. C’est une des grandes similitudes avec le MCO. La prise en charge d’avenir, c’est celle qui permettra aux patients de définir son parcours thérapeutique. On voit déjà des pairs-aidants dans certaines unités, dans la droite ligne du recovery développé en Amérique du Nord. C’est un début en France : les patients pourront, demain plus qu’aujourd’hui, choisir la prise en charge qui leur convient.


Les chefs d’établissements publics de santé mentale peuvent compter sur l’enthousiasme des jeunes directeurs d’hôpital de la promotion Simone Iff pour contribuer, à leurs côtés, aux évolutions de la politique de santé mentale.

DSC_1333

Emilie Carle

DSC_1053

Hervé Blanc

DSC_1007

Guillaume Bellicchi

DSC_0438

Ariane de Carheil

Etre élève directeur d’hôpital dans un établissement public de santé mentale : une autre manière de développer son regard sur la santé

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *